PIERROT
0 fou, poète enfant, pantin sensible qui cache et cache encore
un coeur rouge de sang et d'amertume ;
Pierrot rebondissant de planches en planches, sourire aux lèvres,
fleur à la bouche et qui attend que la nuit soit tombée pour laver dans ses larmes son coeur qui se plaint et qui se meurt
0 toi qui au tableau des cancres de l'école de la vie a écrit :
espérance et confiance . Toi qui dors dans la nuit de l'attente
d'un bonheur imaginaire ;
0 rêveur, je t'en prie, enlève ce masque blanc et de tes yeux
profonds et bleus regarde la réalité, l'éblouissante réalité !
Affronte la lueur aveuglante de l’instant qui s’achève.
Trempe ton regard lunaire dans le panorama
de la vie quotidienne, ne respire plus cet air si raréfié
de l'homme qui vit sur le côté, le côté de l'autre côté ;
Abandonne ce monde qui t'assomme à coup de déceptions, rejette les désillusions qui t'entravent ;
Naufragé du sentiment viens te reposer, viens revivre sur l'îlot
de la raison, lâche là les passions et viens soulagé vers le
monde de l'intérêt ;
Coupe donc le fil de ces rêves insensés et cueille le fruit de
l'action d'un vivant . Arrête là, je t'en prie, et ne reste plus
ce que tu es .
Aimes tu tant la souffrance, aspires tu au chagrin pour croire
et croire toujours, qu'enfin sera le jour de ton amour .
Où est-il ton amour, quel est-il cet amour ? Après un bain de
pleurs de l'ennui d'un échec, tu repars à nouveau et recrois de
plus belle ; tu espères à nouveau et aspires de plus belle à une
union sereine, à une étreinte vaine . Que crois tu donc ,
grand sot !
Ton sentiment se fait en une seule journée
pour une chouette poupée .
Elle est belle, elle est blonde, elle est là : tu la veux .
Tu te donnes tout entier derrière le paravent de l'être indifférent,
tellement transparent qu'on devine à travers la frêle silhouette
du romantique qui s'est trompé de siècle ou bien de société.
Tu te livres totalement, et puis ... Et puis sachant qu'aimant tu
voudrais qu'en échange l'autre puisse faire semblant juste que
pour le temps d'un certain temps tu penses : j'aime et je suis
aimé . Quelle juste répartie, quelle belle égalité qui pourrait
exister si l'autre te voyait . Pauvre Pierrot, abonné de malchance
tu choisis des aveugles ou des filles empêchées, qui aimeraient
bien mais qui ne peuvent pas, qui t'aiment bien mais ne t'aiment
pas . Dans la pochette surprise de l'amour des enfants tu tires
toujours le lot de l'amour impossible et tu ne rugis pas ?
Une goutte tombe de ta cervelle de bois, tu baisses la tête pour
mieux cacher les yeux d'un pantin malheureux, puis tes ficelles
t'emmènent vers un autre tirage,
vers un autre mirage.
Février 1974, Paris